Boune, 52 ans

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À 16 ans j’ai quitté ma maison, mon école, mes parents, mon village pour aller travailler à la capitale comme boy dans une famille de blancs. J’y suis resté 9 ans. Au début je préparais la gamelle du chien le soir, et puis j’ai fait l’omelette pour les enfants, après j’ai fait les pâtes, petit à petit j’ai appris à faire la cuisine.

Quand ma patronne et son mari se sont séparés, ils se sont partagé leurs enfants. Chacun voulait me garder. Le patron voulait m’emmener en France avec son fils aîné, la patronne voulait que je reste à Dakar avec son fils cadet. Je suis resté à Dakar. J’ai appris la cuisine française, sénégalaise, et la chinoise avec un chef cuisinier chinois venu de France. Il m’a dit : “En cuisine chinoise on compose le plat. Tu as tous tes ingrédients préparés autour de toi, le wok au milieu sur le feu et tu composes”.

Quand ma patronne est partie à son tour pour la France, j’ai monté mon restaurant à Dakar. Puis deux autres restaurants. Et j’avais deux voitures qui faisaient le “taxi clando”. Les affaires marchaient bien. J’ai aidé mes deux frères à quitter le pays. Un s’est installé en Italie, un en Espagne. Mais moi je ne rêvais pas de venir en Europe. La difficulté, c’était de trouver des gens honnêtes pour travailler avec moi. En 98 j’ai perdu deux des restaurants et les deux voitures. Il ne me restait qu’un restaurant que je gérais moi-même. J’ai commencé à accumuler les problèmes, parce que le restaurant ne suffisait pas. J’avais une famille, j’étais marié, ma femme est partie, on a divorcé. Pendant ce temps mes frères ont réussi. Ils ont acheté leur maison, ils ont eu leurs papiers, ils ont fait venir chacun leur femme.

En 2012 j’ai décidé de partir moi aussi. J’ai vendu ma maison pour le voyage. Je suis allé voir mon frère en Espagne, et je suis allé voir mon autre frère en Italie. Mais je ne parle ni l’espagnol, ni l’italien. Quand on allumait la télé mes frères suivaient, ils rigolaient, moi je ne comprenais rien. Ma langue c’est le français, mon pays c’est la France. J’ai décidé d’aller en France.

Fin 2012 je suis arrivé au Mesnil-Saint-Denis dans la banlieue de Paris, chez un beau-frère français qui avait épousé ma sœur. Il m’a hébergé mais ça na pas duré parce qu’il avait des problèmes avec ma sœur. Voyant que mon projet ne se passait pas bien j’ai voulu rentrer au Sénégal. Arrivé en Espagne mon frère m’a encouragé à rester.

Un jour mon frère d’Italie m’a appelé, il m’a dit : “Une sœur du village va ouvrir un restaurant à Bordeaux. Elle veut travailler avec toi”. C’est comme ça que je suis arrivé à Bordeaux, par le bus, parti à 8 heures je suis arrivé à 3 heures du matin. Il y avait la pluie cette nuit-là. J’ai attendu le matin pour appeler ma sœur. Elle est venue me chercher à la gare à 7 heures.

Le financement n’était pas là, alors on a commencé à faire la cuisine chez elle. Elle a fait sa publicité et des gens du quartier venaient acheter. Mais ça salissait trop l’appartement, il a fallu arrêter.

Un jour, une dame des Capucins m’a demandé si je savais faire les ailes de poulet farcies. J’ai dit oui pas de problème. Elle m’en a commandé 100 pour une réception, et aussi des nems et d’autres préparations. J’ai travaillé toute la journée, et la nuit aussi parce que la réception c’était le soir et il a fallu faire le service. À la fin elle m’a donné 50 euros. J’ai commencé à travailler pour elle. Je n’étais pas bien payé mais j’étais prêt à tout pour travailler dans l’espoir d’avoir des papiers. Et quand on est dans cette situation, il y a des gens qui en profitent.

Après j’ai eu mal aux dents. Médecins du Monde m’a envoyé à Saint-André, l’assistante sociale de l’hôpital m’a aidé pour obtenir ma première aide médicale et j’ai pu faire enlever ma dent.

J’ai travaillé un an dans une boîte de nuit. Je nettoyais la boîte trois soirs par semaine, et je surveillais les toilettes pour empêcher des hommes de s’enfermer avec des femmes. Je gagnais 80 à 90 euros par soir. Le patron de la boîte a commencé à faire des afters dans le restaurant d’une dame pour ses clients. Il m’a demandé de faire la cuisine pour les afters. Après la dame m’a demandé de travailler pour elle. C’est là qu’est toute l’histoire.

J’ai travaillé 3 ans au noir pour cette dame, de 13 heures à 3 heures du matin. J’étais logé dans un appartement près du restaurant pour être toujours sur place. Sur mon contrat c’était marqué 1200 euros. Quand je recevais le salaire des fois c’était 900, des fois c’était 700, et il fallait encore que je retire de l’argent pour lui rendre 400 euros. J’ai fait des démarches pour obtenir des papiers. La préfecture m’a refusé mon titre de séjour car le contrat que m’avait fait la dame était faux. Il n’était ni déterminé ni indéterminé.

Heureusement un ami français m’a encouragé et l’association Ruelle m’a aidé pour faire valoir mes droits. Il a fallu dénoncer ma patronne, organiser un flagrant délit, ça a fini à la police. Quand la police a constaté que j’étais victime d’exploitation, la préfecture m’a autorisé à travailler pour 3 mois. Aujourd’hui j’essaye de le renouveler mais je n’y arrive pas. Si la situation ne se débloque pas je vais rentrer au Sénégal, retrouver ma famille, mes enfants qui ont grandi. Le dernier vient juste de passer le bac. J’ai eu un contact avec ma première patronne, elle a proposé de m’aider, de me payer le retour. Elle veut me léguer un verger de manguiers. Si ça marche ce sera un nouveau départ.
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